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Archives départementales du Gard, Nimes : 4 M 188 : Carnet collectif. Carnet anthropométrique 1914-1927 (Comprend : Liste nominative des personnes inscrites sur le carnet collectif délivré au chef de famille. Registre des nomades ayant obtenu leur carnet anthropométrique).
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Leçons d’anthropométrie, 2009-2026
Bonjour et merci de m’avoir invité.
Tout d’abord je voudrais vous montrer mes sources d’archive, sans trop de commentaires.
Ces sources se trouvent aux Archives départementales du Gard, à Nîmes, sous les côtes 4 M 188 : Carnet collectif. Carnet anthropométrique 1914-1927 (Comprend : Liste nominative des personnes inscrites sur le carnet collectif délivré au chef de famille. Registre des nomades ayant obtenu leur carnet anthropométrique).
Ensuite je vous expliquerai ma démarche, pendant une dizaine de minutes.
Ce projet est né d’une recherche dans les archives du Gard (Sud de France), au cours d’un travail que je menais depuis quelques temps sur la question de l’identification policière. Si on en aura le temps, je vous en montrerai quelques images.
En conséquence de la loi de 1912 sur les Nomades, chaque personne sans domicile fixe, notamment les forains, les ambulants et les tziganes, devait porter sur soi un carnet anthropométrique, rédigé suivant les normes dictées par Alphonse Bertillon (l’inventeur du portrait robot), et qui devait être tamponné à chaque entrée et sortie d’une commune. Ce carnet, dont le but évident était celui de contrôler la population gitane, a été en vigueur de 1912 à 1969 (mais le livret de circulation pour les gens du voyage n’a été supprimé – sous la pression de l’ONU, qu’en 2015) : il contenait, outre les données personnelles, les photos de face et de profil du porteur, ainsi que les empreintes de ses dix doigts.
Les carnets anthropométriques sont importants parce qu’ils introduisent le concept de race, au début du XXe siècle, dans la relation de l’Etat françaisau minorités : la République n’a plus à faire avec des individus mais avec un groupe ethnique, dans ce cas-là, les romanichels.
La loi de 1912 marque aussi l’aboutissement du Bertillonage, c’est-à-dire des nouvelles techniques de reconnaissance basées sur la mensuration du corps et du visage d’un individu.
Dans les années entre 2009 et 2026 je suis revenu souvent sur le sujet, et j’ai traité ces images documentaires de plusieurs manières : en les plaçant dans des châssis en forme de trapèze, en les juxtaposant aux articles de la loi instituant le Carnet anthropométrique, en les mettant dans des petits cadres en forme de boite, de manière à avoir une stratigraphie de visages différents.
J’ai reproduit six photos de membres d’une même famille (photos prises au début des années 20) sur des verres que j’ai superposés aux articles du règlement des Carnets ; ces articles sont transcrits avec un feutre noir sur des cartons d’emballage découpés, comme ceux qu’utilisent les nomades pour faire la quête.
Il y a aussi des couleurs, du rouge fluo et du blanc, en aplat sur les cartons : ils donnent des formes géométriques qui pourraient faire penser au constructivisme russe ou au Bauhaus, dans tous les cas à une époque qui est celle où les photos étaient prises.
Pour confondre ce processus d’identification, j’ai superposé la photo frontale d’une personne à celle d’un parent, ou bien à la photo de profil de la même personne.
Si possible, je voudrais brièvement mentionner deux autres travaux sur le sujet de l‘identification, à partir d’archives fictifs ou détruits.
La Buoncostume, suite, 2009
En janvier 2008 un éboueur qui travaillait à proximité du commissariat central de Police, à Rome, trouva deux gros sacs poubelle pleins de photographies : ils contenaient huit-mille images (d’identification, de filature, de pièces à conviction) qui, n’étant plus utiles aux fins des enquêtes en cours, avaient été jetées pour faire de la place, alors qu’elles auraient dû êtredéposées aux archives nationales.
Les images retrouvées furent achetées par une librairie-galerie antiquaire, Il Museodel Louvre, qui en prépara une exposition et communiqua l’information aux journaux. Mais le jour même de l’inauguration les Carabinieri, mandatés par la Surintendance au patrimoine culturel et accompagnés par deux archivistes, vinrent à la galerie saisir tout le matériel accroché, ainsi que les catalogues de l’exposition. Un assistant du galeriste en empocha un et c’est d’après cet unique exemplaire survécu que j’ai tiré – et “repris” – six images : elles viennent probablement de la Police des Mœurs(La Buoncostume) et peuvent être datées, à juger par l’allure et les vêtements des sujets, à la fin des années 60.
On peut percevoir, dans quelques unes de ces photographies, la grille métrique qui sert d’arrière-plan aux portraits ; cela m’a fait penser aux demoiselles qui, dans les fêtes de village, “font tapisserie”, dans l’attente d’être invitées au bal. En anglais on les appelle Wallflowers, fleurs murales, terme que l’on emploie aussi pour désigner une personne timide.
Phantombilder, 2010
Cet exemple de la difficile relation avec la charge de vérité d’une image est le plus paradoxal. Je pense aux Portraits robots de la police allemande (et, peut-être, d’autres polices) que l’on peut trouver facilement sur Internet et sur lesquels j’ai opéré un léger déplacement.
Du point de vue technique ces images sont des photographies, c’est à dire des productions photographiques. Et, en même temps, elles ne reproduisent rien. Elles ne sont que de la mémoire reconstituée artificiellement. Ce qu’elles représentent n’existe pas ; pourtant on est en présence d’une image aussi “crédible” qu’une “vraie” photographie.
Il s’agit de montages photographiques : qu’ils soient numériques ou pas ne change rien aux fins de mon discours. Plusieurs morceaux de réalité ne constituent pas nécessairement une autre réalité. Ils créent, toutefois, une sorte d’icône d’un visage, qui apparaît étrangement lisse à notre regard, et duquel se dégage quelque chose de doublement inquiétant : à l’activité mortifère, fixatrice du passé, qui est celle de la photographie, s’ajoute une sorte de cadavérisation de l’image.
Cela nous vient exactement de l’effet plastique, de masque mortuaire, dont faisait déjà mention Alfred Döblin en introduisant, en 1929, le livre de August Sander Antlitz der Zeit, Le visage du temps (pour être précis, Döblin compare le nivellement imposé par la mort à celui créé par les conventions sociales, mais il est intéressant de voir que, en se penchant sur le travail de Sander, il ait pensé au célèbre masque en cire, très reproduit en ces années-là, de L’inconnue de la Seine, dont je vous mets ici, en clôture de ce speech, deux images d’époque).
Merci.
Sources :
Archives départementales du Gard:
4 M 188 : Carnet collectif. Carnet anthropométrique 1914-1927 (Comprend : Liste nominative des personnes inscrites sur le carnet collectif délivré au chef de famille. Registre des nomades ayant obtenu leur carnet anthropométrique).
Carnet anthropométrique d’identité. Demande d’autorisation de délivrance : dossiers individuels :4 M 189 : 1913-1922 ,4 M 190 : 1923-1926, 4 M 191 : 1927-1931, 4 M 192 : 1932-1938
Voir aussi :
Emmanuel Filhol, ‘’La loi de 1912 sur la circulation des « nomades » (Tsiganes) en France’’, Révue Européenne des migrations internationales, vol. 23, n.2, 2007, pp. 135-158.
Christophe Delclitte, ‘’La catégorie juridique ‘’nomade’’ dans la loi de 1912’’, Hommes et migrations, 1995, 1188-1189, pp. 23-30.
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