Nathalie Gallon, De l’épaisseur mémorielle, 2018

DE L’ÉPAISSEUR MÉMORIELLE

La mémoire se fait le gardien de nos sens, comme de toutes les projections artistiques et culturelles. En tant qu’ancien historien, Salvatore Puglia se déplace dans les différentes strates de l’histoire, rassemble ce qui a été démembré ou enfoui. En bâtisseur, il déblaie le terrain en quelque sorte. Il en ressort, grâce à une méthodologie rigoureuse, un défrichage de toute illusion historiciste, à condition d’en ajouter des éléments liés à son imaginaire. Il s’agit moins de jouer la fin du monde que d’interrompre le cours de l’histoire pour procéder à une proposition de sauvetage.

Il accumule les notes pour dépasser ce qui résiste à la dislocation du temps. Ce processus dissipe l’illusion; il n’abolit rien, alors une fois le terrain déblayé, la poussière retombe et laisse voir un nouveau rapport de force. L’artiste passe à la seconde étape celle de s’engager dans le processus de remémoration des vaincus, des rêves perdus, des utopies enfouies.

Une piste est offerte par l’artiste dans la série sur Buffon. Avec From Pompéi, l’éruption du Vésuve en 79 avant J.-C, a stoppé le temps et a figé corps humains et ossements d’animaux.

Salvatore coud avec un fil de couleur rouge, le contour du chien recroquevillé, qui murmure aux oreilles des contemporains qu’il est encore vivant car il ne peut fuir. La couleur rouge est sa signature. C’est la trace du dernier passage. Ce signe de couleur rouge prend du relief et crée un décalage de plan, en attendant l’immobilité, ce qui offre ou oppose une résistance au vivant.

De cet inventaire, il noue quantité de fils, ouvre des perspectives, multiplie les points de fuite. Il dévoile un pan insoupçonné du cadastre. D’où des lectures à niveaux multiples des différentes couches d’éléments sélectionnés aussi minutieuses qu’un herbier. Qui dit fruit d’un montage complexe dit prolongation hasardeuse, qui prend son essor à partir de questions précises, selon le transect.

D’où mettre de côté, des échantillons, des pièces à conviction pour le protocole qui tend à distiller pour aboutir à une recherche vers les arts visuels. Il retranscrit aussi textes, épitaphes et extraits de lettres empruntées à Walter Benjamin, dans la série Transit.

D’une série à l’autre, l’artiste s’appuie sur le vacarme de la multiplicité des sources : il combat l’unicité, notamment celle d’une identité. La technique de la superposition évoque cela. Il recherche la cacophonie. Il fait ricocher les reproductions comme outil de conservation d’anciennes civilisations avec la disparition. Par son travail, il révèle à la surface visible ce que l’oubli du passé n’a pas tout-à-fait réussi à enfouir.

Dans un lieu proche de Martigues, les images de Salvatore Puglia restituent le site de Lavéra, un des plus grands complexes pétrochimiques d’Europe. Imprimées au premier plan par le procédé de transfert, des gravures, d’après les voyages de Gulliver, roman allégorique de la société anglaise du XVIIIe, écrit par Swift, sont confrontées à la dimension critique, vis-à-vis des risques industriels et des rejets atmosphériques polluants.

Un autre lieu, en manque de point de repère, où l’on a oublié de poser une stèle, ou une épingle sur une carte d’état-major: Le camp d’internement de Saint Nicolas, proche de Nîmes, vraisemblablement fermé à l’automne 1940 dont aujourd’hui ne subsistent que quelques murs en ruine.

Se limitant à considérer la photographie dans sa plus stricte fonction reproductrice, Il l’utilise comme pièce à conviction fragmentaire, qui ne prétend pas reconstruire du sens mais qui questionne notre manière de regarder le passé.

Dans la série « Ruins in the Forest », il emprunte à Dante, le texte Canto XXVIII qui évoque la forêt ancienne, représentation du paradis terrestre. Avant la visite au paradis, le poète se retrouve dans un jardin d’où les premiers pêcheurs ont été chassés et où les animaux sont absents. Face à une nature aujourd’hui défigurée, mutilée, l’esthétique du paysage, de l’observation et de perception peut offrir des occasions fécondes, dans le domaine des arts ce que saisit l’artiste. Très nettement lorsque nous superposons carte et récit, nous retrouvons les sensations d’un voyage. Nous pénétrons à notre tour, les couches stratifiées d’un palimpseste que nous ne connaissons qu’à travers les documents, en naviguant entre passé, présent et avenir.

Les différents ajouts, constituants d’une « surépaisseur » amenée à se stratifier à son tour avec ses pertes, ses traces et ses reconductions, à la manière d’un cycle naturel, évaluent le rôle de la représentation, de l’interprétation et de la transmission.

Cet ensemble d’œuvres composites constitue le socle d’un devenir en lien avec la nature, et la prise en compte d’un « déjà-là » dans ses divers aspects, tel un ensemble mémoriel à définir et à possiblement réinvestir dans une proposition d’art visuel, fait de Salvatore Puglia, un artiste arpenteur, étonnamment pertinent pour notre contemporanéité.

Nathalie Gallon Avril 2018

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