Un camp d’internement dans la garrigue

01 Mas SN

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Le Camp Saint Nicolas.

Comme on le sait, une stèle est la statue d’un lieu. Elle le constitue en point de repère de la mémoire historique, comme une épingle sur une carte d’état major.

Un lieu en manque, et l’on ne devrait pas tarder à l’en pourvoir : le camp d’internement de Saint Nicolas, situé dans les limites administratives de la commune de Sainte Anastasie du Gard et de celles de Nîmes, à l’intérieur du terrain militaire des garrigues (actuellement géré par le 2e Régiment étranger d’infanterie), à proximité du croisement des routes qui relient Nîmes, Uzès et Poulx (départementales 979 et 135).

Dans le terrain militaire des Garrigues (près du Mas de Massillan) existait déjà un camp, ouvert depuis janvier 1940 pour environ 200 « étrangers hostiles » (surtout allemands et autrichiens), et qui hébergeait déjà autant de républicains espagnols (1). Quelques kilomètres plus au nord, le long de la route départementale qui relie Nîmes à Uzès (dont le trajet a changé depuis) et à proximité d’une ferme désaffectée, existait un grand terrain plat. C’est là où arrivèrent, le 27 juin 1940, après cinq jours d’un tragi-comique périple en train et d’une marche à pieds de quinze kilomètres, environ 2000 détenus provenant du camp des Milles. (2)

Les conditions de vie y étaient rudes. Les internés, logés dans une centaine de tentes « marabout » pourvues d’un sol en paille, souffraient du mistral, de la chaleur, des insectes, de la dysenterie et de l’angoisse d’être livrés aux nazis (la commission Kundt, chargée du recensement et de la sélection des internés de guerre, fut active peu après la signature de l’armistice et se présenta effectivement début août).

Le commandement du site siégeait dans les bâtiments du Mas Saint Nicolas, qui était peut-être un ancien relais de poste, et dont aujourd’hui ne subsistent que quelques murs en ruine. Le camp fut vraisemblablement fermé à l’automne 1940.

Certains s’enfuirent (l’écrivain Lion Feuchtwanger, le peintre Max Ernst) ; d’autres en furent libérés (Franz et Ulrich Hessel, le père et le frère de Stéphane) ; au moins un fut reconduit en Allemagne (3)  (naturellement, la plupart de ces prisonniers étaient des Krieghetzer, soit des opposants et/ou des juifs).

Deux tableaux du peintre Henry Gowa, lui aussi interné, La marche de Saint Nicolas et Les naufragés, témoignent de cette expérience. Lion Feuchtwanger et Max Ernst la décrivent dans deux livres. Le galeriste Alain Paire et l’historien André Fontaine ont publié des travaux de recherche. Des informations fragmentaires se trouvent dans les biographies des personnes ayant séjourné dans ce camp de la garrigue (4), ainsi que dans les sites web consacrés à la déportation.

Mon propos est de parler de ce lieu, pour qu’on en connaisse mieux l’histoire, et pour que – éventuellement – un signe de mémoire y soit apposé.

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(1)
“CAMP DES GARRIGUES
II est situé dans le vaste terrain de manoeuvres militaires du même nom à 10 km au nord de Nîmes et jusqu’au bord du Gardon. Ouvert en janvier 1940 pour 200 détenus millois, il est contigu à un autre camp réservé aux deux cents réfugiés espagnols qui ont eux mêmes monté leurs baraquements en parpaings après avoir souffert du fort mistral tout le temps qu’ils ont vécu sous la tente. Ils cèdent une maisonnette aux Allemands qui, en attendant, en sont réduits à s’entasser et à en construire une deuxième le plus rapidement possible.”
André Fontaine, « Quelques camps du sud-ouest (1939-1940) », Recherches régionales n.104, 1988.

(2) Le 22 juin 1940, une semaine après l’entrée de l’armée allemande à Paris et le jour même de la signature de l’armistice, les internés antinazis du camp de Milles obtinrent d’être déplacés en train à Bayonne, dans l’espoir d’y trouver un navire pour s’échapper. Ils en furent refoulés, sur un malentendu quant au mot « allemand » et probablement on trouva en toute hâte la solution provisoire du camp des garrigues.

(3) Anne Grynberg, « Les camps du sud de la France : de l’internement à la déportation », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, N. 3, 1993, p. 562.

(4) Avec certitude : Max Ernst, Franz Hessel, Ulrich Hessel, Lion Feuchtwanger, Wols (le peintre et photographe Alfred Otto Wolfgang Schulz), Henry Gowa, Adolf Lekisch, Golo Mann, Alfred Frisch, le peintre Max Lingner.
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02 Entre Nimes et le Gardon

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Henry Gowa :
03 Gowa La marche

Henry Gowa, Les naufragés :
04 Gowa Les naufragés

La tente “marabout” :
05 Tentes marabout

Relâche de Ulrich Hessel :
06 Entlassung Ulrich Hessel

Probable emplacement du Camp Saint Nicolas,
07 Saint Nicolas

08 Mas Saint Nicolas

A proximité, le croisement des D979 et D135 :12-Croisement-D-979_135

Deux articles d’Alain Paire :
Paire sur Gowa
Paire sur Ernst

 

Marie-Paule Hervieu sur Feuchtwanger :
(http://www.cercleshoah.org/spip.php?article239)

Lion Feuchtwanger, après avoir habité Sanary, lieu de rencontre d’intellectuels allemands antifascistes en exil, est interné au camp des Milles en 1939 et 1940. “Le train-fantôme” évacuant les détenus devant l’avance allemande, suscite la rumeur que “2000 boches” allaient arriver à Bayonne, ce qui provoque leur retour et leur internement au camp de Saint-Nicolas, près de Nîmes, d’où Feuchtwanger s’évade déguisé en femme. Il vit caché chez le vice-consul américain à Marseille, en attendant que Varian Fry le fasse passer en Espagne avec sa femme Marta…
(…)
Un écrivain remarquable. Né à Munich le 7 juillet 1884, Lion Feuchtwanger était d’une famille juive allemande religieuse, dont il garde la mémoire avec quelques citations bibliques en référence « aux enfants d’Israël contraints de fabriquer des briques destinées aux entrepôts de Pitom et de Ramsès ». Mais le jeune homme, brillant intellectuel, choisit de faire une carrière littéraire, avec entre autres la publication, en 1925, du Juif Süss – chef-d’œuvre du roman historique allemand, selon Thomas Mann –, qui lui valut une célébrité mondiale et fut traduit en quinze langues. Œuvre que les nazis tentèrent de s’approprier, en la dénaturant complètement, avec le film de Veit Harlan Et pourtant l’auteur n’est pas, par eux, récupérable, pacifiste en 1914, antifasciste de la première heure, en tournée de conférences aux États-Unis en 1932-1933, il choisit de ne pas rentrer en Allemagne, à Berlin, alors que les SA mettent à sac sa maison de Grunewald, près de Berlin, et que le gouvernement d’Hitler lui retire sa nationalité allemande, le 23 août 1933.
(…)
Un train pour Bayonne (juin 1940). Mais le pire est à venir avec l’arrivée au pouvoir de Philippe Pétain et de Pierre Laval, et la signature, le 22 juin 1940, de l’armistice dont l’article 19 fait obligation au gouvernement français de livrer sur demande les ressortissants allemands désignés par le gouvernement du Reich, c’est-à-dire les réfugiés politiques et, à terme, avec la loi du 4 octobre 1940 sur les « ressortissants étrangers de race juive », les Juifs internés ou raflés. À l’internement, s’est donc s’ajouté le risque de mise à mort, immédiate ou différée, par remise à leurs bourreaux, des Allemands et des Autrichiens, pour des raisons politiques, voire « raciales ». Et là, l’analyse se fait plus politique, Lion Feuchtwanger parle de « vieux général » et de « cabinet fasciste » (page 181). De même, page 184, il écrit : « Les fascistes français avaient livré leur pays à l’ennemi. Le coup était rude pour nous, mais cela ne signifiait nullement que la guerre était perdue… Au fond ce n’était qu’une confirmation de ce que nous savions d’entrée : les fascistes de tous les pays, le cas échéant, sacrifient sans scrupules l’intérêt national à leurs intérêts particuliers » et page 205 : « Nous les Allemands de gauche étions pour les dirigeants fascistes de la France des ennemis bien plus haïssables que les nazis et il ne faisait aucun doute qu’ils nous extraderaient », d’où la pression exercée sur les autorités militaires, par des prisonniers sans papiers, qui se savaient menacés dans leur vie, pour que soit organisé un train d’évacuation permettant d’échapper à l’armée et à la police allemandes. Ce fut ce que Lion Feuchtwanger a appelé un « train de la mort [6] », parti le 22 juin, avec quatre cents détenus transportables, dans des wagons de voyageurs et de marchandises, gardés par des soldats algériens. Le convoi passa par Arles, Sète, Tarbes, Lourdes, Pau, Oloron pour arriver à Bayonne, dans les Pyrénées-Atlantiques, où il apparut très vite que toute émigration par voie maritime ou évasion par voie de terre était condamnée à l’échec pour des Allemands sans papiers et a priori suspects. D’où le retour, par Toulouse, vers Nîmes, dans de très mauvaises conditions : « Il pleuvait toujours, et le froid humide nous transperçait. Nous étions épuisés par la tension nerveuse et les émotions de la journée. Nous étions tenaillés par la peur d’être attaqués l’instant d’après par les nazis. Chacun haïssait l’autre, chacun se querellait avec son voisin » ; et, toujours page 179, «Les malades gémissaient et les bien-portants se plaignaient; d’autres ronflaient, et le wagon tout entier, plongé dans le noir et envahi par des odeurs nauséabondes, suintait l’angoisse. Nous étions debout, nous nous balancions au rythme du train. Certains sanglotaient… »
Le troisième internement, dans le camp de tentes de la ferme Saint Nicolas, près de Nîmes, en zone non occupée. À quinze kilomètres, dans la montagne, les conditions de vie des deux mille internés sont moins rudes : si le camp est « ouvert », dans la mesure où les barbelés et les soldats de garde n’interdisent pas les descentes à la ville, de même que les visites de membres de la famille – Lion Feuchtwanger y a reçu la visite de sa femme évadée de Gurs pendant quatre jours –, le camp n’en reste pas moins surveillé et les évadés sont recherchés et ramenés par la gendarmerie française. Les corvées sont multiples, les latrines inexistantes, les moustiques abondent et la dysenterie menace, Lion Feuchtwanger en a été atteint et est resté quelques jours en péril de mort. Et surtout « le désespoir se faisait de plus en plus fort au milieu de cette ambiance de foire », avec des trafics en tous genres. Ce qui nous rongeait, ce n’était pas seulement le danger, on ne peut plus tangible, de la clause d’extradition, c’était aussi cette inactivité forcée, l’absurdité apparente de notre séjour dans le camp. On tournait en rond, on bavardait, on parlait toujours des mêmes choses, et l’on attendait de tomber malade ou d’être livré aux nazis » (page 256). L’obsession de ces hommes était donc d’être libérés ou, à défaut, de récupérer leurs papiers et de gagner Marseille.
L’évasion et le sauvetage. C’est dans ces conditions qu’avec l’aide de sa femme et du consulat américain de Marseille, Lion Feuchtwanger s’évade, habillé en dame anglaise. Revenus et cachés à Marseille, Lion et Marta Feuchtwanger empruntent la voie de terre, en traversant à pied les Pyrénées, puis ils gagnent Barcelone et prennent le train pour Lisbonne. Lion s’embarque pour les États-Unis sur l’Excalibur et débarque à New York le 5 octobre 1940, Marta le rejoint 15 jours plus tard, ils sont sauvés.

Et le remarquable travail de l’Association philatélique du Pays d’Aix :
(http://appa.aix.free.fr/camp/pages/camp02.html) qui a été publié dans :
Guy Marchot, Lettres des internés du camp des Milles (1939-1942), préfaces d’Yvon Romero et Alain Chouraqui, L’Association Philatélique du Pays d’Aix, B.P 266, 13608 Aix-en -Provence cedex 1.

21 juin (1940)
2010 internés arrivent à arracher à l’état-major de Marseille la décision qu’un train les emmène à Bayonne. On leur restitue documents et argent déposés lors de leur arrivée au camp.
Dans la nuit, suicide au camp de l’écrivain Walter Hasenclever.

22 juin
Signature de la convention d’armistice qui entre en vigueur le 25 juin.
Le “train fantôme” part en direction de Bayonne via Arles, Sète, Tarbes, Lourdes, Pau. A Bayonne il rebroussera chemin vers Nîmes.

lettre Milles

Enveloppe + 2 lettres 24.6.40 :
. cachet à date “Les Milles Bouches-du-Rhône 18 30 . 24-6-40”
. cachet “Service de garde des étrangers – Le Vaguemestre”
. manuscrit “F. M.” (Franchise militaire)
. manuscrit : l’adresse de l’expéditeur : Médecin Capitaine P… Camp des Milles prés Aix en Provence B, du Rh.”

A l’intérieur on trouve deux lettres du Médecin Capitaine, dont une fait allusion au “train fantôme”.

Le “train fantôme” arrive à Nîmes. Les détenus sont dirigés vers un camp de toile improvisé à Saint-Nicolas.

(…)

1er août
La commission de contrôle dirigée par Ernst Kundt inspecte le camp des Milles.

4 août
La commission Kundt inspecte le camp improvisé de Saint-Nicolas et en demande la fermeture dans les meilleurs délais.

(…)

23 octobre
Environ 300 internés du camp des Milles et de Saint-Nicolas sont transférés à Gurs.

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